Charité et miséricorde


Dima, de notre paroisse de Jérusalem, nous a envoyé sa réflexion à propos du commandement biblique de faire l’aumône, à la lumière de la lettre de Saint Ignace aux Romains. Le jour de la fête de Saint Ignace d’Antioche est le 17 octobre.

 

Saint Ignace, évêque d’Antioche a vécu de 35 à 100 AD. Ignace est mort martyr dans la tanière des lions à Rome. Pendant son long voyage d’Antioche à Rome, un voyage qui l’a mené à une horrible mort, Ignace a entretenu une correspondance vivante avec quelque unes des plus importantes Eglises de son temps. Sept de ses lettres survivent, l’une d’entre elles est adressée aux Romains.

Le principal sujet de cette lettre à l’Eglise de Rome semble peu engageant, parce qu’il leur demande de ne pas essayer de le sauver de sa mort imminente et horrible. Il leur rappelle encore qu’ils ne doivent pas essayer d’exercer un chantage, pour éclairer le verdict ou adoucir le calice amer qui l’attend. Au lieu de cela, ils sont là « seulement » pour l’accompagner dans sa souffrance, pour prier pour lui, pour demander que le Père le reçoive dans sa gloire éternelle. Pourquoi cela ? Ignace savait- comme le savent les chercheurs modernes- que l’Eglise de Rome n’avait aucun moyen d’empêcher son exécution. Si oui, pourquoi la simple tentative de le sauver le tracasse tellement ? Qu’est-ce qui le mène à écrire aux Romains qu’il « a peur de leur amour », pour les avertir de ne pas « devenir une faveur inopportune » pour lui, et de leur commander « de ne pas confesser Jésus-Christ et de désirer le monde » ?

Il est possible de comprendre la demande d’Ignace à travers le concept biblique de « charité » (tzedaka), spécialement comme il est compris par le penseur Juif contemporain Yishai Mevorach. Quand le livre du Deutéronome commande à Israël de faire l’aumône aux pauvres, le commandement n’a rien à voir avec une soit- disant « guerre à la pauvreté », au contraire- c’est exactement la futilité d’une telle guerre qui l’incite : « Le pauvre ne quittera jamais la terre ; donc je vous commande, Vous ouvrirez grand vos mains à votre frère, aux nécessiteux et aux pauvres sur cette terre. » (Deut. 15 :11). Vous échouerez surement à éliminer la pauvreté et la souffrance, et c’est pourquoi vous devez ouvrir largement votre main.

Donc, la charité biblique (comme celle qu Ignace exige du corps du Christ à Rome) s oppose à deux réactions possibles à la souffrance humaine. D’un cote, il y a le mépris ou la fausse sympathie face à la douleur des autres. Ignace est assez clair à ce sujet: « Aucune (simple) apparence n’est bonne ». Nous ferons bien ici de lire les terribles paroles de Maimonide, qui écrit dans son ouvrage halachique « Mishne Torah » que « quelqu’un qui détourne ses yeux du « besoin de » la tzedakah et appelé Belial (« méchanceté », juste comme les idolâtres qui rendent un culte à Belial.) Oui, se préserver d’une occasion de charité est comme une idolâtrie. Mais Ignace n’a pas peur de cette idolâtrie. Il écrit à une Eglise fervente, qui résiste bravement aux nombreuses persécutions ; une Eglise qu’il considère lui-même « digne de sainteté ». L’église de Rome fait face à une autre tentation : penser à la charité d’une manière « terre à terre » et instrumentale, comme un « investissement sage » pour élaborer un projet humanitaire. C’est pourquoi, Ignace a peur que les Romains l’aident et le soutiennent dans le seul but de le sauver de la mort. Il est inquiet de ce qu’il perçoit comme une tendance à faire de la charité un acte instrumental , dont le seul but est de « résoudre » - avec nos mains- les problèmes du bénéficiaire ; une tendance a penser que le seul critère pour des œuvres de miséricorde est leur capacité à régler le problème d’une manière efficace. Ignace insiste pour dire que ce n’est pas la raison ni le but de la charité Chrétienne. Si c’est le cas, il n’y a pas la moindre raison d’aider ceux dont le problème est incurable. Si la seule raison d’aider Ignace est qu’il soit délivré de la mort, alors, comme cet espoir vole en éclat, disparaît également la seule raison de Rome d’ouvrir largement ses mains.

Nous et l’Eglise de Rome, sommes face à la même tentation : chercher le pratique, l’efficacité et le pragmatique. Ignace et le livre du Deutéronome nous demandent de ne pas être pratiques, d’aider même quand nous savons que la cause est sans espoir, même quand il n’y a plus aucune « bonne raison » d’aider. Nous sommes condamnés à « gaspiller » des ressources sur un problème que nous ne pourrons pas résoudre. Tout l’argent et les ressources que l’Eglise de Rome sacrifie pour Ignace « partiront avec le vent » à sa mort ; toutes les aumônes du peuple d’Israël ne pourront éradiquer la pauvreté parmi eux ; tout l’argent, le cœur, les efforts et le temps que nous investissons serons perdus si nous échouons à changer notre voisin en une personne plus obéissante, morale, croyante, dévote, et ressemblante au Christ ; parmi 20 enfants, seulement 3 resteront. Néanmoins, à la pointe de la demande d’Ignace à l’Eglise romaine se trouve l’avertissement à ne pas réagir à la douleur et à la souffrance d’une façon utilitaire, instrumentale et pragmatique, et à ne pas voir dans la souffrance un fléau à éliminer par les moyens de nos œuvres de miséricorde et de charité. Au contraire, il leur faut reconnaître la souffrance comme une réalité concrète et durable, et doivent « la regarder dans les yeux » afin d’accompagner Ignace dans sa propre via dolorosa. Ils doivent donner, sacrifier et gaspiller « irrationnellement ».

Pourquoi ? Parce que c’est ce que Dieu a fait : « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes » (Matthieu 5 :45). Le soleil ne se lève pas seulement sur ceux qui utilisent sa lumière avec prudence ; la pluie ne tombe pas seulement sur le fermier dont la situation n’est pas trop difficile. Non seulement le soleil et la pluie –mais Dieu aussi « gaspille » d’une certaine manière sa propre vie sur la croix. Comme il est bien dit par le Rabbin Nachman de Breslov : « (Dieu agit) entièrement par le moyen de sa bonté, sans excitation (…) nous n’avons rien à faire quand Il accorde Sa bonté ». Comme Dieu gaspille sa bonté (qui est miséricorde et grâce) sur nous chaque jour, aussi nous devons « gaspiller » ce que nous avons pour les autres, sans rien en attendre[jdc1] , même quand il n’y a pas de « raison » et bien que cela semble « indigne ». Dans ce contexte bien sûr- si nous ouvrons nos mains seulement quand il y a des raisons rationnelles, seulement quand nos calculs des coûts et des avantages l’approuvent, nous prouvons que, bien que nous confessions Jésus-Christ, nous- comme Ignace en avertissait les Romains- nous désirons ce monde et nous capitulons à ses paradigmes et à ses manières de penser.

Saint Ignace d’Antioche, priez pour nous.

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