"One", journal de la Catholic Near East Welfare Association (CNEWA), a publié dans son édition du Printemps 2013 un article de fond sur les kehillot hébréophones en Israël.

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Dans un long article de fond, la journaliste Michèle Chabin décrit la vie de la communauté et de ses fidèles. Pour lire l'article sur le site de la CNEWA, cliquez ici

En 1990, lorsque les parents de Michal Reich ont senti qu’ils n’avaient plus d’avenir dans la Roumanie d’après la révolution, ils ont décidé de partir en Israël.

Quoique ses parents fussent des catholiques pratiquants, son grand-père paternel était juif, et grâce à la politique de la "Loi du Retour", les personnes pouvant prouver qu’elles ont au moins un grand parent juif se voient accorder le droit de s’installer en Israël.

Déterminée à réussir en Israël, Michal Reich, alors âgée de 13 ans, a fréquenté une école de l’Etat, où les cours étaient dispensés en hébreu. A 18 ans, elle a accompli son service militaire.

« La plupart des soldats savaient que j’étais chrétienne et cela n’a posé de problème à personne », se souvient-elle. Petite femme aux cheveux bruns, Michal est assise dans son petit appartement de Jérusalem, tenant dans ses bras et allaitant sa fille nouvelle-née Joséphine.

Alors que Mme Reich, âgée de 34 ans, s’était intégrée sans heurts dans une société majoritairement israélienne, il s’est avéré plus difficile de trouver un lieu où se sentir chez elle au plan spirituel. Contrairement à la majorité de Chrétiens indigènes de Terre Sainte, elle ne parlait pas l’arabe. Elle comprenait les prières en roumain à l’église de ses parents, mais la plupart des fidèles étaient des travailleurs étrangers n’ayant pas de racines en Israël.

« Je suis allée dans beaucoup d’églises, mais ce n’est qu’il y a six ou sept ans que nous avons découvert la communauté hébréophone en Israël », dit Mme Reich, souriant à son mari Doro, lui aussi roumain. « Les offices à Jérusalem sont uniques. Ils sont petits et intimes, et les gens sont modestes et sans prétention, mêmes ceux qui sont professeurs. »

« Nous nous soucions les uns des autres comme dans une famille », dit-elle.

En tous points, il se pourrait qu’il s’agisse là d’une des cultures les plus singulières d’Israël. Avec seulement 500 membres, dont des enfants, la communauté catholique hébréophone est si petite que bien des Catholiques du monde entier, et la plupart des Israéliens, ignorent son existence. Elle subsiste comme un vibrant contraste : des catholiques célébrant leur foi dans un pays dont l’écrasante majorité est juive, priant en hébreu, marquant les fêtes et les traditions juives, et observant de nombreuses coutumes locales. Et pourtant, ils sont de manière indéniable, et avec fierté, catholiques.

La communauté est née en 1955. Cette année-là, un groupe de Catholiques d’Israël a fondée une association nommée Œuvre Saint Jacques, afin d’aider les Catholiques de langue hébraïque à vivre leur foi dans une société juive.

« L’église a commencé à prendre conscience qu’il y avait des milliers de Catholiques en Israël qui n’étaient ni des arabes ni des expatriés, qui appartenaient à la société juive israélienne hébréophone, et qui y étaient intégrés », dit le Père David Neuhaus, Vicaire Patriarcal Latin pour les Catholiques hébréophones.

Certains étaient mariés à des Juifs, tandis que d’autres étaient d’une branche catholique de familles majoritairement juives. Un plus petit nombre étaient des Juifs qui, comme le Père David Neuhaus, étaient convertis au catholicisme.

Indépendamment de la diversité de leur milieux d’origines, la plupart « se considéraient eux-mêmes fortement comme Juifs, sur le plan historique, ethnique et culturel, et en même temps comme Catholiques. », dit-il.

Mais entre les années 50 et les années 80, la communauté a diminué dramatiquement, en grande partie à cause de l’émigration et de l’assimilation.

« Certains ressentaient qu’il était impossible de vivre une vie catholique sans être arabe » , dit le Père Neuhaus, remarquant que les nombreuses institutions catholiques de Terre Sainte, notamment les écoles, les hôpitaux et les maisons de repos, sont destinées à servir la communauté arabe.

L’assimilation a été et reste une menace plus inquiétante encore. « C’est notre plus grand défi », admet le père Jésuite, assis dans sa belle maison de pierre du centre-ville de Jérusalem, qui sert d’église et de logement pour le vicaire et pour ses collaborateurs.

« Nos fidèles sont majoritairement intégrés dans la société juive israélienne laïque, et l’attraction de la laïcité est très forte. »

Quoiqu’ouverte à de nouveaux membres, la communauté n’est pas engagée dans une activité missionnaire, par respect de la population locale et de la loi israélienne. Elle ne recrute pas non plus ses membres parmi les milliers de Juifs messianiques du pays – des Juifs qui croient que Jésus est le Messie -, lesquels ont leurs propres assemblées.

« Pour aider à redonner vigueur à la communauté et à reconnaître son caractère unique, le Saint Siège en a fait en 1990 un vicariat du Patriarcat Latin de Jérusalem. Cette reconnaissance officielle a donné au Vicariat Saint Jacques pour les catholiques hébréophones une représentation dans les affaires officielles de l’Eglise Latine, ainsi qu’un profond sentiment d’appartenance à l’église universelle.

« Il est normal qu’ils aient un corps particulier pour prendre soin de leurs besoins », dit Mgr William Shomali, évêque auxiliaire et Vicaire Patriarcal pour la Palestine. « L’hébreu n’est pas seulement une langue : c’est une culture. Lorsque quelqu’un vit en Israël, dans un contexte juif, il lit les journaux israéliens et fait partie de la majorité. En même temps, les Catholiques hébréophones sont une minorité distincte. »

Alors que les membres de la communauté proviennent d’horizons très divers, ils trouvent leur unité dans la forme la plus familière du culte catholique, la messe en rite latin, célébrée en hébreu dans six communautés réparties en Israël. Ainsi que l’explique le Père David Neuhaus, c’est la même messe que partout ailleurs dans le monde, mais « avec des concessions mineures à la particularité de la prière en hébreu. »

Le dimanche, par exemple, la liturgie commence par l’allumage de deux bougies qui représentent l’Ancien et le Nouveau Testament, en signe de « leur unité intime ». La musiques est inspiré à la fois des traditions juive et chrétienne enracinées dans la région. Les lectures de l’Ancien Testament, dont les Psaumes, sont faites dans leur intégralité, plutôt qu’en sélectionnant certains versets ; les fêtes et les jours de commémoration juifs sont mentionnés.

« Il n’est pas besoin de dire que prier en hébreu fait ressortir très fortement dans la liturgie des résonances avec les textes bibliques, en particulier avec l’Ancien Testament », dit le Père Neuhaus, après avoir célébré la messe de semaine dans la chapelle à Jérusalem.

« L’un des défis est e continuer à faire résonner la foi, en particulier auprès des jeunes. Dans la plupart des communautés catholiques du monde, même les enfants qui cessent d’aller à l’église y reviennent lorsqu’ils se marient et font baptiser leurs enfants », note le Père Neuhaus.

« Avec nous, il en va de manière complètement différente. S’il arrive que nos enfants ne viennent plus à l’église, nous ne les revoyons jamais. »

« L’église », ajoute-t-il, « devient invisible dans nos vies. »

La communauté propose un camp d’été de cinq jours pour les enfants, et une retraite de printemps de trois jours. Une série de trois livres de catéchisme en hébreu a également été créée ; ces livres entremêlent les enseignements et les traditions juifs et chrétiens. Avant la messe, des enseignants de la communauté dispensent des cours d’instruction religieuse.

Afin que l’église puisse toucher les enfants – et afin de rappeler que Jésus a vécu en Juif – la communauté propose une retraite de Yom Kippur, le Jour du Grand Pardon, et organise un grand rassemblement à Sukkot, la fête des Tabernacles.

« Nous sommes conscients que ces évènements ont été célébrés par Jésus, et ils ponctuent le temps de la société dans laquelle nous vivons », affirme le Père Neuhaus.

Les Catholiques hébréophones ont une conscience aigüe de ce que certains Juifs et Arabes – dont des Chrétiens – peuvent mal comprendre ce qui les motive. Ils craignent également les religieux extrémistes, qui ont déjà profané des propriétés de l’église. La communauté tente de tenir un profil bas et de réduire au minimum les symboles extérieurs chrétiens.

« Nous savons que les signes extérieurs de la religion chrétienne, en particulier la croix, éveillent chez les Chrétiens de chaleureux sentiments d’appartenance, mais ce n’est pas toujours le cas avec les Juifs, qui peuvent avoir des souvenirs vifs et traumatiques de l’antisémitisme européen », dit le Père Neuhaus.

Compliquant encore les choses, les Chrétiens arabes israéliens et palestiniens ne comprennent souvent pas comment des Catholiques peuvent soutenir l’Etat d’Israël.

La communauté arabe chrétienne est « une communauté traumatisée » à cause du déplacement de si nombreux Palestiniens, note le Père David Neuhaus. « Nous vivons dans un pays plein de frictions, nous du côté juif israélien et nos frères et sœurs du côté palestinien, de sorte que cette friction est également présente dans l’Eglise. » « Le défi », conclut-il, « est de vivre l’unité du Corps du Christ malgré les divisions de la politique, de la violence et de la guerre. »

La communauté est également engagée dans un domaine moins controversé – auprès de la population d’immigrés chrétiens en Israël.

Quoique les enfants soient originaires de pays divers, beaucoup ont grandi en Israël. L’hébreu est souvent la seule langue qu’ils savent lire. Ces enfants ont accès aux livres de catéchisme en hébreu et aux cours d’instruction religieuse. Un petit nombre peut participer au camp d’été de cinq jours.

« Tout ceci absorbe une part énorme de notre énergie et de nos ressources », note le Père Neuhaus, d’une voix où perce un peu de lassitude.

Les ressources sont limitées. De nombreux membres du Vicariat sont des travailleurs qui parviennent tout juste à subsister.

Quelque grand soit leur désir de donner de l’argent, cela leur est difficile.

Du fait de ses propres contraintes financières, le Patriarcat Latin n’a donné à son Vicariat hébréophone que « presque rien », dit Mgr Shomali. « Jusqu’à présent, ils ont dû s’en tirer eux-mêmes en collectant des fonds. Nous devons les aider, mais nous manquons d’argent pour le faire. La moindre des choses que nous puissions faire est de les présenter à divers organismes catholiques. »

La communauté dépend de la générosité de bienfaiteurs, et a reçu un soutien de sa collaboration avec la CNEWA et l’Ordre Equestre du Saint Sépulcre de Jérusalem, un ordre équestre de l’Eglise Catholique qui soutient le Patriarcat Latin. Elle reçoit également de petites sommes versées par les associations catholiques d’aides pour des projets précis. Le vicariat ne reçoit aucune subvention de la part du gouvernement israélien.

Bien que les membres de la communauté soient extrêmement reconnaissants pour tout ce qu’ils ont – ils ont pourtant, pour certains, bien peu selon les normes israéliennes – ils rêvent d’un temps où leur église sera capable d’offrir plus, en particulier pour les jeunes.

Dans son rez-de-chaussée situé au Sud du pays, dans la ville de Beersheva, Mariana Assy, âgée de 40 ans et mère de quatre enfants, espère que certains textes en arabe, qu’elle pratiquait lorsqu’elle était élève dans la ville arabe chrétienne de Fasuta, seront un jour traduits en hébreu.

Assise dans sa charmante salle de séjour, Mme Assy explique que ses enfants n’ont jamais appris à lire ni à écrire l’arabe. « Nous avons quitté le Nord pour nous installer dans le Sud, afin de trouver du travail, avant que les enfants ne naissent », dit Mme Assy, enseignante. Son mari Raphaël est ingénieur chimiste. Jusqu’à une date relativement récente, explique-t-elle, « il n’y avait pas d’école de langue arabe à Beersheva » - alors qu’on y trouve désormais une académie pour l’hébreu et l’arabe -, « ce qui ne nous laissait que la possibilité des écoles de langue hébraïque. »

« Nos enfants savent un peu d’arabe, mais ne le comprennent pas assez bien pour assister à des offices en arabe », note-t-elle. « Et de toute façon, il n’y a pas d’église catholique arabe à Beersheva. »

Non loin de là, dans son petit appartement au 14e étage d’un immeuble délabré, Marian Rashed, enseignante catholique arabe originaire du Nord du pays, se met à sourire à la mention des cours de catéchisme qu’elle dispense aux jeunes de la communauté.

« Si nous avions de l’argent, nous nous en servirions pour nous développer », dit-elle.

« Je commencerais par les aspects touchant à l‘éducation, bien sûr. Peut-être pour louer un endroit plus grand pour les célébrations. Vous pouvez être sûre que je ne l’utiliserais pas pour bâtir un clocher ou une cathédrale ! »